Pourquoi nous brodons...
Lorsque je brode ce qui m’importe c’est de ressentir des émotions, c’est d’être dans le geste et ensuite je me laisse porter.
On peut se demander comment un geste aussi simple que de faire une croix peut apporter autant de plénitude ? Comment une activité d’aussi peu d’importance vitale prend autant de place dans nos vies ?
L’autre jour Françoise me disait qu’elle ne peut pas rester assise sans rien dans les mains : une broderie, un tricot, un ouvrage…
Certains le peuvent, la majorité des humains le peuvent, mais pour d’autres c’est difficile.
Il y a cette obligation pour les femmes d’être toujours en train de « faire quelque chose ». C’est sans doute moins le cas pour les nouvelles générations, mais pour celles qui ont plus de 50 ans il y a ce truc sociétal qui nous irrigue et qui dit que ce n’est pas bien « de ne rien faire ».
J’avais lu cela il y a plus de 20 ans dans un livre d’Emma Jung, la célèbre psychologue, qu’une femme qui produit quelque chose de ses mains ne culpabilise pas, ou presque pas, de s’adonner à un loisir alors qu’il y a tant à faire.
Certaines poussent l’injonction jusqu’au bout en ne brodant que des choses « utiles » type serviettes, nappes, etc. C’est encore plus vrai pour le tricot puisque on ne tricote que des choses très utiles. On ne tricote pas des tableaux !
Avec les tableaux de Nimuë, on se situe à mi-chemin entre le fait de faire quelque chose de ses mains et l’inutile, puisque à part être accroché au mur cela ne répond pas à une fonction particulière dans les besoins du quotidien.
Broder un tableau c'est donner du sens au motif même du tableau.
Broder une nappe a du sens. Cela a du sens pour celle qui aime décorer sa maison, enrichir son espace social, car les nappes brodées on les sort lorsqu’on a des invités. C’est une manière de dire aux personnes que l’on reçoit : vous êtes importantes, voyez ce que je déploie pour vous. C’est aussi une manière de se mettre en valeur et de recevoir des compliments, ce qui est essentiel pour tout humain : la reconnaissance. Si broder son linge de maison était commun avant, aujourd’hui, quelqu’un qui le fait s’attendra à ce que les autres remarquent le caractère unique de sa personne. C’est un signal que l’on envoie aux autres sur qui on est.
Lorsque je brode un tableau et que je l’accroche au mur, ce qui n’est pas si souvent le cas, j’envoie un autre signal :
- regardez ce que je sais faire
- regardez qui je suis
- ne mettez pas les doigts dessus
Sur une nappe on dirait plutôt : » Pitié ne faites pas de tâches, mais bien sûr vous pouvez la « caresser ».
Pour un tableau c’est « pas touche ! »
L’on comprend que le signal n’est pas tout à fait le même ! mais on s’attend tout autant à de la reconnaissance même si modestement le premier réflexe sera de dire : « Non pas moi ».
Broder une nappe c’est donner du sens à un objet du quotidien. Broder un tableau c’est donner du sens au motif même du tableau.
Cela m’est difficile de broder un sujet qui n’évoque rien pour moi. J’ai besoin que ce soit raccroché à quelque chose de culturel voire spirituel. Ma vie professionnelle m’a amenée en Brocéliande. Là, j’ai pu reconstitué mon puzzle personnel. Ici je suis reliée à quelque chose qui me parle, mon imaginaire s’épanouit porté par un paysage, par une roche, par des eaux calmes. Le Rouge du schiste et le Vert de la végétation sylvestre se marient sous mes yeux à la perfection. La broderie de Nimue reflète ce que Brocéliande évoque : Le Merveilleux, le passage des eaux douces vers l’Autre Monde.
Ce qui est ressenti s’inscrit dans la toile de lin, se trame en fils de couleurs imbriqués et chante une chanson poétique et joyeuse à destination de celles qui ont les clés pour la recevoir.
Tout cela est rarement conscient. L’on n’a pas besoin de « savoir ». On sait simplement lorsqu’on voit une broderie que c’est celle-la qu’on va broder. Pourquoi ? On n’a pas la réponse ! mais c’est celle qui nous appelle. Et c’est aussi pour cela que c’est magique. On accepte l’aventure que cette broderie nous promet. Croix après croix, le propos s’anime sur la toile et dans le même temps en nous. C’est une sorte d’intrigue qui nous emmène de résolution en résolution pour qu’à la fin il y ait un feu d’artifice. Et tout cela nous met dans une joie infinie, en général totalement étrangère à notre entourage.
Croix après croix… Des dizaines de milliers de croix… le tout se noue sur une petite pièce de tissu. Une version miniature de quelque chose de plus grand qui nous échappe. Alors que nos mains travaillent à notre ouvrage une partie de nous s’évade dans un ailleurs au rythme d’un geste simple, celui d’une toute petite croix. On prend la poudre d’escampette sans que personne ne le sache. Physiquement on est toujours là et nos mains s’agitent, mais en vérité on s’amuse quelque part entre l’ici et l’ailleurs sans que personne ne puisse nous y atteindre. Nous sommes dans notre espace personnel, notre antre, notre cocon de vérité intime.
Lorsque je brode quelque chose « d’inutile » je me donne le droit de n’être qu’avec moi-même, pour moi-même, pendant de longues heures. Je cesse de m’agiter et de disperser mon énergie. Je me concentre ici où je pose mes valises. Pour un moment je me donne le droit de voyager dans mon royaume aux multiples passages secrets. Bien sûr il en ressortira quelque chose de concret puisque la broderie sera là, matérialisée, mais peut-être que sa principale importance aura été de m’avoir plongée dans un espace intérieur nécessaire pour mon équilibre. C’est un endroit où l’on se régénère. L’on ne sait pas vraiment par quel miracle, mais ces longues heures de petites croix, soignent, réparent, apaisent, réconfortent. Ici il n’y a pas de danger, pas de heurt, de contrariété.
Broder c’est s’immerger dans une eau douce qui nous met en apesanteur. C’est quitter l’attraction terrestre, la gravité qui nous plombe, pour un voyage hors tout.
Enfin, au bout de quelques heures, on se réveille au monde et on n’en revient pas de s’être laissée emportée ainsi au-delà et hors du temps.
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